Le bruit est rythmé, brusque, presque mécanique. Il est parfois assourdissant, mais étrangement apaisant une fois que l'oreille s'y est habituée. Les métiers à tisser cliquettent, leurs nacelles s'entrechoquent à l'unisson, tandis que les tisserands échangent quelques mots dans leur créole natal, les voix se mêlant à la cadence des fils.
Nous sommes dans une ruelle ombragée derrière l'hôpital Gaspard Kamara. C'est ici que ces maîtres artisans ont trouvé refuge, après avoir été expulsés de la terre où leur métier avait longtemps pris racine.
Winnis travaille pour ma grand-mère depuis de nombreuses années. Comme ses compatriotes bissau-guinéens, il est venu au Sénégal pour vivre de cet art, une tradition qui s'efface peu à peu de notre patrimoine local. Il a appris le métier de son père et le transmet aujourd'hui à de jeunes apprentis, afin que le fil du savoir ne se rompe pas.
Les fils qu'elles manipulent aujourd'hui, importés de Chine ou d'Inde, provenaient autrefois des champs de coton locaux. Avec habileté et patience, ils les transforment en motifs géométriques complexes, chatoyants de couleurs.
Au Sénégal, le pagne tissé a un poids symbolique important. Il berce le nouveau-né dans les bras de sa tante paternelle lors de son baptême, voile la jeune mariée lorsqu'elle entre dans la maison de son époux, et accompagne le défunt musulman jusqu'à sa dernière demeure - son dernier bien devant être dépouillé.
C'est pourquoi les femmes, et en particulier les mères, gardent toujours quelques pagnes en réserve, prêts pour les étapes de la vie, qu'elles soient joyeuses ou solennelles.
Ma grand-mère, Fatou Sow (So’ Fatoo), est au cœur de cette tradition depuis 1954. Étudiante, elle vendait les pagnes tissés par sa mère à ses camarades de classe. Plus tard, sa mère vieillissant, elle installe un métier à tisser dans la cour familiale pour occuper ses journées. Mais lorsque l'aînée Fary s'est désintéressée du métier, ma grand-mère a pris le relais, consacrant son temps libre à l'artisanat en parallèle de ses fonctions de directrice d'une école de secrétariat.
Ses motifs innovants et ses couleurs soigneusement choisies ont rapidement valu à ses pagnes une réputation d'excellence. Elle établit même une tontine de pagnes tissés, un système collectif qui a traversé les années et qu'elle gère encore aujourd'hui, à l'âge de 87 ans.
J'ai grandi dans cette même cour de Liberty 5, à l'ombre du sapotillier, en courant parmi les tisserands. Aujourd'hui, dans ce même lieu - Villa Keur Fary - notre atelier de couture poursuit l'histoire en produisant pour la marque SOW FATOU. C'est un héritage d'authenticité et de tradition que nous sommes déterminés à faire perdurer à travers les générations.


